Appelle-moi – Pour que l’esprit vive (PQEV Galerie)

Appelle-moi – Pour que l’esprit vive (PQEV Galerie)

Détourneur et accumulateur obsessionnel…

Michel Granger ne peint pas comme les peintres d’autrefois, qui faisaient tant de beaux tableaux : des paysages, des portraits, des natures mortes, des pietàs, des crucifixions, des batailles… Il est probable qu’ils embellissaient – quand il le fallait – ce qu’ils donnaient à voir. Qu’ils représentaient leurs sujets non pas tels qu’ils étaient mais tels qu’ils auraient dû être. N’était-ce pas ce que l’on attendait d’eux ? Qu’en ce temps-là les tableaux étaient agréables à regarder ! Allez donc faire un tour au musée. C’est beau un forgeron quand Le Nain le peint, des ruines quand c’est Hubert Robert et même un roi quand c’est van Dyck, Velasquez ou Rigault.

La photographie a joué un bien mauvais tour aux peintres en produisant des images plus ressemblantes qu’eux. Elle les a concurrencés, dépossédés en quelque sorte de leur fond de commerce, démotivés. Contraints à s’inventer un autre rapport avec les apparences. Beaucoup s’en sont abstraits, les ont effacées, remplacées ; ont déformé les formes, les ont tordues et distordues.

Il est vrai aussi que le monde a bien changé. Bien n’est pas le mot car tout devient de plus en plus moche et c’est même souvent triste à n’y pas voir. Il est probable que les peintres du passé, s’ils revenaient sur terre, ne sauraient pas quoi représenter.

Michel Granger est un peintre de notre temps. Les verveines qui meurent dans un vase, les colonnes brisées, les femmes alanguies, les brocarts, les bals costumés, les bons paysans, les mères exemplaires, c’est fini, hélas ! Staline, Hitler, Pol Pot sont passés par là ; Hiroshima et Nagasaki ont été nucléarisées ; Bhopal et Tchernobyl ont été ravagées. Alerte ! La pollution menace la planète et des milliards d’hommes vivent en-dessous du seuil de pauvreté.

Michel Granger ne va tout de même pas peindre des roses. Il peint des terres, qui sont toute la terre, des hommes qui sont tous les hommes. Parce que nous n’avons qu’une terre, parce qu’un homme est n’importe quel homme et les vaut tous. L’époque n’est plus aux détails.

Michel Granger est un peintre d’accumulation. Comme tous les peintres, les vrais. En art, c’est l’accumulation qui fait l’OEuvre. Un portrait après un portrait et un autre après celui-ci ; un autoportrait, encore un autoportrait ; toujours des nymphéas …

Les peintres sont des obsédés.

Mais comme Michel Granger n’est pas un bégayeur, tous ses tableaux sont différents : une terre à la place du coeur, dans une bouche, derrière des micros ou un pupitre, en lever de rideau, en haut d’une échelle de corde, une terre en morceaux, une sciée, une pansée, une tranchée, une terre dans une huître, en bulle de savon, servie sur une assiette, en hamburger, une terre en suspension lavée de ses cinq continents qui sèchent au dessus d’elle, en cocotte minute, en téton, une terre au fond de la mer, une au-dessus des toits, une dans la jungle, une terre en ballon de foot, une en caisse à outils, une en bombe…

Certains artistes se détournent de la réalité, Michel Granger la détourne. Relire supra l’énumération non exhaustive de ses terres. Et lorsqu’il peint des écorchures, elles expriment une autre douleur que celles des corps. Et de guerre lasse, il lui arrive d’utiliser des vrais chars de guerre à la place de pinceaux.

En réalité, Michel Granger peint avec des idées. Il vénère Marcel Duchamp. Fontaine, cet urinoir en porcelaine renversé. Un ready made, un objet tout fait. Est-ce une idée ou une oeuvre d’art ? Et si cet urinoir de Duchamp était à l’art ce que la pomme de Newton est à la physique ?

Fontaine a été refusée lorsque Duchamp l’a présentée pour la première exposition de la Société des artistes indépendants de New York. On comprend pourquoi quand on connait la date : 1917, c’est la Révolution communiste. Deux révolutions labellisées la même année c’eut été trop à retenir pour les petits écoliers.

Dommage cependant.

Pour Michel Granger, lui, Fontaine est une source inépuisable de réflexion. Mais rien n’empêche la moitié de l’humanité pensante que nous sommes, nous les mâles, de continuer à utiliser les urinoirs droits.

Michel Christolhomme – février 2010

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